Je m'appelle Caroline Broisson.
Je suis née le 8 février 1979 à Liège, ville lugubre et dégueulasse, d'une mère psychotique et d'un père surdoué.
Ca, c'est mon diagnostic à moi. Mais je ne suis pas médecin. Par contre, j'ai de fortes tendances à jouer les psys de comptoir.
J'ai longtemps attribué ma personnalité en désordre à mon enfance étrange, oscillant entre les instants extrêmement malheureux et ceux de bonheur éperdu.
A mon père absent. Je n'ai compris que bien plus tard qu'il avait fui. Sans avoir le courage de nous extirper des griffes de celle qui nous - me tortura. Et, le connaissant, je sais qu'il en a
souffert. Qu'il en souffre encore. Il ne me le dira jamais; j'en resterai intimement convaincue pourtant.
Je n'ai compris que tard, donc, qu'en vérité c'était la relation avec ma mère qui m'avait - en partie - torturée à ce point.
Je vous passe les détails. Que vous connaissez.
J'étais une enfant très renfermée, j'avais en général une copine. J'en changeais régulièrement; sitôt qu'elle m'ennuyait.
Je n'étais constante en amitié qu'avec mon frère, avec lequel j'entretenais une relation passionnée - n'entendez pas là charnelle, mais plutôt à l'amour, à la mort. On s'adulait et se haïssait
mutuellement.
Il était mon tout.
Nos jeux de rôle nous permettaient de nous évader de cette atmosphère lourde et indicible.
La télévision était notre meilleure amie.
Je repense souvent, avec nostalgie, aux délicieux instants que nous passions chez Cageot, la meilleure grand-mère au monde, maman de mon papa.
Nous goûtions là à la vraie vie; la seule qui devrait être autorisée pour des enfants: les déguisements, recettes de cuisine, jeux de société, voyages à la mer, promenades, dînettes, les
tournages de fausses publicités avec la vieille caméra de mon grand-père, le lait chaud avant de dormir.
Un monde doux, rassurant et stimulant pour nos esprits toujours en quête d'étrangetés.
Car telle est Cageot: un personnage doux et étrange. Imaginatif au possible. D'une intelligence rare, et que peu de gens caressent: celle du coeur.
Hormis dans ces trop peu nombreux instants de répit, j'étais mal dans ma peau.
A l'école, je m'ennuyais. Je ne voyais pas l'utilité d'y aller. J'avais appris à lire seule (je me rappelle que vers 4 ans, j'ai demandé à ma mère: "ça veut dire quoi, E.A.U.?", et qu'elle
m'avait regardée avec de grands yeux alors que nous passions devant une bouche d'égoût sur laquelle il était écrit "eau".
En troisième maternelle, je lisais. Je faisais même la leçon à mon frère, le soir dans la cave, sur un tableau noir.
Je détestais les maths. Je n'ai jamais essayé de les comprendre, je trouvais ça inintéressant et rébarbatif.
Des années plus tard, et contre toute attente, je faisais un sans-faute dans ce domaine lors de tests de QI. Mais nous y reviendrons.
Ma scolarité fut chaotique.
Me préparer le matin pour aller à l'école me stressait.
En plus des cours qui ne m'intéressaient pas du tout, je savais que je serais seule. Que j'envierais les élèves populaires que j'avais envie de côtoyer - mais il m'était impossible d'aller vers
quelqu'un.
Pire: ma seule façon de montrer mon affection à quelqu'un était de le frapper.
Cette réaction est toujours un mystère pour moi à l'heure où j'écris ces lignes; j'ignore en effet si elle était dûe à la violence de ma mère, ou à mon extrême timidité qui faisait que je n'osais
pas toucher les autres de façon tendre.
Mon frère, aux yeux de ma mère, avait le statut de génie.
Il réussissait brillamment à l'école, était le premier en tout. Maladivement timide, mais brillant.
Elle le valorisait sans trêve et ne manquait jamais de me rabaisser par la même occasion.
J'ai longtemps cru que ces considérations étaient contenues dans la sphère "familiale" (je le mets entre guillemets car nous étions tout sauf une famille), or j'ai appris il y a peu de la bouche
de quelqu'un qui m'a toujours connue: "j'ai toujours été sidérée de la façon dont elle mettait ton frère en avant, et pas toi."
Vous le savez: j'étais sa conne. Celle qui rate tout.
Je crois qu'à un moment, je me suis confinée dans ce rôle de bonne à rien.
Puisque c'était le seul que l'on m'octroyait. Et puisque j'avais besoin d'un rôle. D'être.
Autant être sa conne que de ne pas vivre.
Car oui, j'ai toujours eu avec la vie cette relation duale, celle-là même que j'entretenais avec mon frère: je t'aime, moi non plus.
Aujourd'hui, je peux dire que j'aime la vie bien plus que je ne la déteste.
Je ne comprends pas vraiment comment je peux à ce point l'aimer - sans vouloir me victimiser outre mesure, quoique - mais je l'aime.
Et le jour où il faudra la quitter, il me sera très difficile d'admettre que tout cela est fini.
Soit.
Ensuite l'adolescence et les mouvements de jeunesse, la rencontre d'une animatrice extraordinairement populaire et que tout le monde adorait, faire rire cette personne, me sentir importante,
décider que "faire rire" ça voulait dire "être aimée", et pratiquer l'humour à outrance.
Devenir Gogol, puis Gol, ne plus supporter Caroline.
Aujourd'hui encore, le prononcer me fait mal à la bouche et dans tout mon corps.
Je fus et reste généralement perçue de trois façons, au choix (et cumulables):
* la petite comique de service, donc. Qui aime la vie et en profite à fond, qui boit, qui bouffe, qui pète et qui rit.
* la grande gueule insupportable et médisante (ou la grande gueule tout court).
* la manipulatrice que rien ne touche.
Je ne suis rien de tout ça.
C'est l'image que je donne et c'est étudié - je suis donc bel et bien une manipulatrice.
Nous avons tous au moins une carapace protectrice; j'en ai trois. J'en change en fonction de la personne à laquelle je m'adresse. Il m'arrive de montrer mes faiblesses, mais jamais celles qui me
touchent le plus, jamais celles qui sont vraiment moi.
Je me plains de choses qui ne me touchent pas réellement pour ne pas évoquer les vrais sujets tristes de ma vie.
Il est hors de question que qui que ce soit me voie à poil. Sous mon vrai jour. C'est un jour honteux.
Et pourtant, c'est celui-là que je suis en train de vous déballer aujourd'hui. Par quatre chemins, parce qu'ils sont nécessaires à ce que l'on ne me prenne pas - une nouvelle fois - pour celle
que je ne suis pas.
J'en ai marre d'être habillée comme en hiver depuis 30 ans: tous à poil - et merci Alexandre et sa Norma Diskredapl de m'avoir soufflé de vivre sans angle mort.
J'ai toujours été angoissée. Toute petite, j'ai craint la mort, l'incendie, l'abandon, la perte, le viol - pas le viol au sens sexuel du terme, mais d'être violée dans mon intimité, dans ce que
je suis. Ainsi, aujourd'hui encore, il m'est difficilement acceptable de recevoir quelqu'un chez moi. Je me sens alors très mal à l'aise, parce que l'on découvre mon nid, mon antre, mon
terrier.
Cet endroit que je veux chaleureux, et dans lequel je nous confine, mes secrets et moi.
J'ai un besoin vital de l'autre et je le crains à la fois.
Toute en paradoxes, je hais la solitude et la désire plus que tout; vivre recluse m'est à la fois salvateur et insupportable.
J'ai longtemps trouvé refuge dans l'écriture. A 17 ans, j'achevais d'écrire mon premier roman, qui à la relecture 3 ans plus tard, alors que j'achevais le second, me parut insipide et trop
adolescent. Personne ne l'a lu.
Je ne pouvais pas être prof de français (langue pour laquelle j'ai toujours éprouvé une passion dévorante) parce que j'avais été "trop conne pour me faire payer des études qu'il était certain que
je raterais", soit, mais j'écrivais quand même, et, très présomptueuse, je pensais même que je faisais ça bien.
Je ne le pense plus aujourd'hui, mais je dois tout de même admettre que si l'écriture ne m'a pas sauvée, au moins fut-elle mon alliée dans la lourde tâche de supporter l'insupportable.
Plus tard, j'ai trouvé refuge dans la musique - seul domaine dans lequel ma mère pensait du bien de moi, et ce depuis toujours, les langues (que j'ai toujours apprises avec une facilité
déconcertante; à 12 ans je lisais le Times auquel j'étais abonnée, à ma propre demande), l'infographie, la photographie et enfin la couture.
Je suis parfaitement consciente que mon CV bien plein avec aucun diplôme a pu rebuter la majorité de mes employeurs potentiels. Les langues, l'informatique, l'art, c'est beaucoup pour un seul
homme. Surtout lorsqu'on a la prétention de maîtriser parfaitement plusieurs domaines à la fois.
C'est en partie ce qui me fait souffrir: être moi sans paraître prétentieuse est impossible.
Et pourtant, ce n'est de ma part qu'une constatation de faits. Jamais de vantardise. Car les seules fois où je me vante, c'est par ironie. Ou pour me dissimuler. Encore.
J'ai vécu à l'envers.
La nuit. Pour la solitude toujours. Trouver du repos la journée me grisait. Je savais les autres en train de travailler; je me sentais leur faire la nique alors que je ronflais.
Ce rythme inversé (qui perdura un long moment puis se transforma en insomnie constante ou presque) m'était néfaste.
Il a fini de m'enfoncer dans une dépression effrayante et psychotique.
La camisole chimique était mon alliée; le psychiatre le gardien de ma prison.
Ma mère - après s'être trompée de "génie" - s'égara à nouveau en me voyant déjà basculer dans la schizophrénie.
Ce n'est que des années plus tard que l'on apprit le mal qui rongeait - et ronge toujours mon frère.
J'avais 25 ans quand le psychiatre me proposa un test de QI.
Je l'ai très mal pris.
Je n'en pouvais plus d'être prise pour une demeurée alors qu'au fond de moi, malgré tout ce qu'on avait pu me dire, malgré une scolarité en-dessous de tout, je savais que je n'étais pas bête.
Pourtant, Dieu sait s'il est difficile de se dire: "peut-être que ce que maman m'a toujours dit de moi n'est pas vrai". Ce fut le résultat d'un long et sinueux cheminement.
Je me suis perdue en route.
Je n'avais pas compris que c'était dans l'autre sens que ce monsieur imaginait mes facultés intellectuelles.
J'ai accepté, la mort dans l'âme, répondant pendant des heures à la va-vite à des questions qui allaient de toute façon m'enfoncer. Encore.
La semaine suivante, je recevais un coup de fil, m'invitant à me présenter à son cabinet.
Je savais très bien qu'il ressortirait quelque chose de négatif de cet entretien.
"Vous êtes H.P. Vous savez ce que ça veut dire?"
"Non."
"C'est un mot plus juste pour désigner les surdoués."
Jamais.
Jamais de ma vie, alors que j'avais fait de l'introspection une religion, jamais je n'ai pensé à ça.
Jamais cette éventualité ne m'avait effleuré l'esprit, alors que, oui, bien sûr, la vérité sautait à la gueule.
J'ai fait des recherches, j'ai lu des livres. Je me suis trouvée.
On écrivait de moi, des tas de gens avaient écrit de moi et je ne le savais pas.
Comment mon cas avait-il pu passer inaperçu?
Par ma mère, passe encore. Elle tenait son petit génie.
Mais par mon père. Le si clairvoyant médecin, "H.P." (sans qu'on ne me l'ait jamais dit - ni à lui peut-être) lui aussi?
Et mes instituteurs? Et mes professeurs?
Cette nouvelle me réjouit un temps. Je pus écrire une longue lettre à ma mère en lui mettant sous les yeux ce qu'elle avais omis. Sa terrible méprise.
Ce n'est qu'après quelques semaines de réflexion que je me rendis compte que c'était un fardeau plutôt qu'une chance; quelques semaines pendant lesquelles j'ai revisité ma vie de A à Z, avec ce
détail en plus, et qui expliquait tout.
Je sais aujourd'hui que tout n'est pas la faute de ma mère.
Je sais que si je n'ai pas la moindre confiance en moi, je sais que si je suis si dure avec moi, si exigeante - avec les autres aussi - ce n'est pas la faute à sa maladie à elle qui m'a pourri
l'existence et a annihilé toute chance pour moi d'être vraiment.
Je sais que les gênes - paternels - sont en grande partie responsables de cet état de fait, qui me mine depuis des années.
Nous voilà donc une lignée de "surdoués", ou plutôt d'ours esseulés et assaillis d'informations, continuellement.
Les informations que j'ai recueillies sur le sujet m'ont tout de même permis de comprendre le fonctionnement de mon père, cet homme merveilleux d'humanité que tout le monde prend pour un ermite
grincheux et égoïste.
Sa protection est deux fois au moins plus efficace que la mienne - il est donc deux fois au moins plus intelligent que moi.
J'écris tout ça aujourd'hui non pour moi mais pour mon enfant; je sais qu'il a quelque chose, je l'ai toujours su.
Pas parce que je m'identifie outrageusement à lui, ou l'inverse, mais parce que je le sens.
Et encore une des particularités du mal qui me ronge est que je me trompe très rarement dans ce que je ressens.
L'ennui, c'est que je ressens pour tout le monde.
Quelqu'un est triste et je sais pourquoi; je m'approprie chaque tristesse et la vis comme autant de deuils à encaisser.
Demain, j'appellerai la neuropédiatre.
En attendant, laissez-moi une fois encore pleurer toutes les larmes de mon corps, en priant un hypothétique Seigneur - auquel nous ne pouvons croire, ni Cageot, ni mon papa, ni moi - que ça ne
soit pas "ça".
Encore un mot, pour vous tous qui allez lire ceci: je vous aime.
J'aime chacun de vous.
J'aime le monde entier avec un amour qui ne connaît aucune limite.
Vos peines et vos joies sont les miennes.
Et, plus je vous parais je-m'en-foutiste, plus cela signifie que vous me touchez.
Avec cet article, je vais clore ce blog et la "publicité" de ma vie privée.
Tout ce qui devait être dit fut dit.
Je garderai mes carapaces.
J'en ai besoin.
Pour survivre.
Très affectueusement,
Votre Gol.